Ruby Warrington prévient d’emblée. Elle n’a pas arrêté l’alcool parce qu’elle était alcoolique, mais parce que l’alcool l’empêchait d’apprécier chaque moment pleinement. Elle avait l’habitude de boire fréquemment, et parfois trop, mais sans que cela lui crée de problèmes majeurs, si ce n’est cette sensation d’être en décalage avec qui elle était vraiment.

Elle estime que nous sommes tous des addicts à des degrés différents. Pour justifier cette affirmation, elle évoque le circuit de la récompense qui façonne la chimie de notre cerveau. La dopamine est ce neurotransmetteur qui est le moteur de la motivation et qui nous conditionne tous à rechercher le plaisir et à éviter la douleur. L’addiction permise par les chemins neuronaux s’installe avec la répétition de l’expérience. Plus on boit, plus on aura envie de boire.

Elle cite Marc Lewis, qui a écrit Memoirs of an addicted brain. Grâce à elle, je me suis plongée dans les écrits de ce chercheur en neurosciences (dont je parlerai dans un prochain post).

Mais elle n’en reste pas au niveau individuel. Elle explore aussi le rôle que joue l’alcool dans la société. Elle explique en quoi la sobriété l’a aidée à comprendre sa relation de soumission envers les hommes, mais aussi à ouvrir les yeux sur le racisme structurel de la société dans laquelle elle vit et dont elle bénéficie, en tant que blanche vivant aux Etats-Unis.

Elle cite un passage du livre le Dharma radical, parler de race, d’amour et de libération (Radical Dharma: Talking Race, Love, and Liberation (2016)), de  Rev. angel Kyodo Williams, une écrivaine noire américaine, militante anti-raciste et maître zen.

“Si nous voulons être les agents du changement, la seule façon possible d’y arriver est d’observer et reconnaître notre conditionnement au sein d’une société de suprématie blanche capitaliste et d’identifier nos aveuglements pour éviter de perpétuer ce système. Pour cela, il faut s’armer d’une clairvoyance absolue et ne pas s’engourdir. ».

La sobriété l’aide à s’interroger de manière honnête et sans pathos sur ses propres aveuglements en tant que Blanche, sur le fait qu’elle n’a jamais eu à craindre la police, qu’elle n’a jamais été victime d’injustices à cause de sa couleur de peau et sur le silence qui perpétue les inégalités en place.

Ses propos font écho à ma situation. Je suis aussi blanche, conditionnée par le système dans lequel j’ai grandi, c’est-à-dire, la France, où les noirs, les arabes, les asiatiques, les roms font l’objet de discriminations et où les blancs ont l’avantage de ne pas avoir à se poser de question sur leur couleur de peau. Je vis au Kenya, un pays d’Afrique anciennement colonisé. Je porte en moi, comme tous les blancs – cela est un constat et non une entreprise de culpabilisation – une histoire d’oppression. La sobriété permet d’ouvrir les yeux sur la réalité telle qu’elle est, avec ses côtés laids qu’on aimerait bien cacher. Prendre conscience de cela ne représente que le début de la reprogrammation du cerveau qui ne peut se faire sans une lucidité parfois inconfortable. Sans cet inconfort, il est impossible de changer la manière dont on envisage son rapport au monde. Et c’est le travail de toute une vie.

Warrington, Ruby. Sober Curious. HarperOne, 2018.

Ma citation préférée :

« En quoi l’engourdissement (permis par l’alcool) me rend complice des forces d’oppression ? Quelles sont mes responsabilités d’être humain ? à quel moment ai-je renoncé à mon pouvoir de dire non ? Comment changer mon point de vue pour être capable d’identifier mes propres aveuglements et avoir une vue d’ensemble ? Loin de moi de suggérer que la sobriété fera de vous un militant anti-raciste du jour au lendemain ou un expert du dharma radical, mais il est possible de quitter une position d’apathie et de complicité pour participer plus activement à changer la société, ne plus choisir l’ignorance ni l’indifférence, mais la prise de conscience radicale. »

Parmi les livres récents sur le racisme institutionnel qu’il est important de lire :

La Pensée blanche de Lilian Thuram.

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