JOUR ZÉRO

Zéro est une bonne description de moi-même: « Qui correspond à une valeur nulle, un ensemble vide. »
C’est décidé, à partir d’aujourd’hui, je ne bois plus d’alcool.

JOUR ZÉRO – 8 HEURES DU MATIN

Des marteaux-piqueurs perforent mon crâne. Les vibrations empêchent mes paupières de s’ou- vrir tout à fait. Mes pensées suivent des routes parsemées de trous béants. Vais-je vomir? Avant de trouver la réponse au-dessus de la cuvette des toilettes, je marque une pause devant le miroir et croise un visage bouffi, creusé par des sinuosités non identifiées et des cernes en forme de sacs-poubelle.

Qui est cette sorcière décharnée et que fait-elle dans ma salle de bains?
Ce déni d’identité, catégorie dépression absolue, cette maladie du corps et de l’âme a un nom. Elle donne envie de disparaître de la surface de la terre pendant vingt-quatre à quarante- huit heures, puis repart d’où elle est venue, légère comme l’oubli. La Troisième Guerre mondiale entre mes neurones a pour nom la gueule de bois. GDB a accueilli un nombre incalculable de mes réveils depuis deux décennies. Je pense à la fois où, ayant refait surface parmi les vivants après une mauvaise nuit, j’avais aperçu sur le mur de ma chambre de petites taches roses aussi gra- cieuses et printanières que des pétales de fleur. De loin, ça avait l’air joli. Je me suis approchée et j’ai reconnu cette odeur familière et nauséa- bonde, la même qui se diffuse après l’ingestion de champignons non tolérés par mon système diges- tif (les vrais champignons qu’on cueille en forêt, pas ceux qu’on mange dans les soirées): l’odeur du vomi. Le vin rouge avait donné une colora- tion violacée à tous les aliments qui avaient fui mon œsophage et s’étaient répartis comme une œuvre pointilliste sur les murs blanc cassé de ma chambre.

Je me suis habituée à GDB, la vague déferle, secoue, pulvérise et émiette derrière elle des sou- venirs brouillard. Il suffit de dévorer les restes de pizza froide dans le réfrigérateur et d’attendre que ça passe.
Ce matin pourtant, je décide que je n’en peux plus.

HIER

Mon alcoolisation ne s’est pas déroulée lors d’une fête, entourée d’amis. J’étais dans un aéroport. Peur de l’avion, angoisses diverses, les raisons ne manquaient pas pour empêcher mon cerveau de réfléchir, et appuyer sur la touche «pause».

À l’entrée du terminal, le plan indiquait quatre restaurants. Avant d’embarquer, je suis passée de l’un à l’autre, commandant deux demi-bouteilles de vin rosé par-ci, trois bières par-là, telle une criminelle brouillant les pistes pour que la police ne remonte pas jusqu’à elle.

L’alcool est un pansement miraculeux, il balaie les chagrins, dissout les sensations de n’être à sa place nulle part, il fait même danser sur les tables. Dans cette salle d’embarquement, j’étais persua- dée de donner le change. Je dressais la liste des clients qui autour de moi carburaient à autre chose qu’à la grenadine pour me convaincre que ma consommation n’avait rien d’anormal. Pourtant, des signes auraient dû m’alerter.
Les yeux du serveur qui se détournent d’un air gêné quand j’ai du mal à articuler ma commande (Haye-neu-kène, ce n’est pourtant pas compli- qué) et que j’en suis réduite à pointer du doigt la boisson concernée dans le frigo derrière lui. La vieille dame qui change de siège pour s’instal- ler à l’autre bout de la rangée lorsque j’ouvre la cannette et la vide à grandes lampées bruyantes. L’hôtesse qui m’adresse un sourire crispé en me rendant le billet qu’elle vient de poinçonner – sans doute a-t-elle senti mon haleine.

L’enfant de 3 ans qui est avec moi ne s’est rendu compte de rien, sauf peut-être que sa mère ne l’écoutait pas, qu’elle riait toute seule, qu’elle appelait tous les numéros enregistrés sur son télé- phone et répétait en boucle « Je t’aime si fort mon amour», avant de s’assoupir sur le siège près du hublot en ronflant comme un tracteur.

Oui. Je n’étais pas seule à ce moment-là. Il y avait l’enfant au bout de mon bras.

DANS LA MATINÉE

Il y a ce regard. Je ne veux pas que l’enfant s’y habitue.
Le regard vitreux. Ouaté. Incertain, zombie. Il ne fixe rien ni personne en particulier, il ne vagabonde pas non plus, où irait-il de toute façon? Il fuit, il n’a le courage de se poser sur personne. Les paupières sont empesées, elles se hissent à mi-hauteur. Le regard est irrésolu et teinté de cette brume épaisse qu’on rencontre sur les routes en hiver. Le regard a un air louche parce qu’en réalité, il est tourné vers lui-même. Je ne veux plus de ce regard, de cette honte sans objet.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s